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13 mars 2020

Ce que dit la pandémie sur nos espaces urbains

"La maladie modèle les villes", rappelle Ian Klaus, chercheur au Chicago Council on Global Affairs, pour introduire un entretien avec Michele Acuto, professeur de politiques urbaines internationales à la School of Design de l'Université de Melbourne sur le blog CityLab. Que dit la pandémie de coronavirus de nos villes ? Et de nos approches professionnelles ?

Peur sur la ville. La pandémie de Covid-19 renvoie à plus tard les priorités d'hier des politiques publiques : le groupe de travail national Zéro artificialisation nette (ZAN) prévu cette semaine est annulé, tout comme la journée du Réseau national des aménageurs d'avril sur le même thème.

La pandémie met brutalement au centre de nos préoccupations la question de la santé en ville, que les urbanistes, les aménageurs, et les services des villes eux-mêmes commencent à peine à réinterroger, pour enrichir les savoir-faire hérités des grandes époques hygiénistes... Une part de l'histoire urbaine s'est construite sur des plans conçus pour échapper à la maladie. Ainsi de l'épidémie de choléra au milieu du XIXe siècle, éliminée à Londres par la création d'un réseau d'égouts. Mais, fait remarquer l'urbaniste Richard Sennett, à propos de Joseph Bazalgette, ingénieur en chef du Metropolitan Board of Works, et de ses collègues, qui réalisèrent ce réseau : "Ils ne pratiquaient pas une science exacte. Ils ont dû inventer, tâtonner..." N'est-ce pas aujourd"hui à quoi sont confrontés les professionnels de la ville ?

"Le croisement entre la conception des espaces urbains et la santé publique est une question de plus en plus critique", analyse Ian Klaus, chercheur au Chicago Council on Global Affairs, qui signe dans le blog CityLab un entretien avec Michele Acuto, professeur de politiques urbaines internationales à la School of Design de l'Université de Melbourne.

La métropolisation n'explique pas tout

"Nous avons peut-être biaisé en portant notre regard sur ce que nous avons appelé la cité globale", défend Michele Acuto, qui s'explique : "Le Covid-19 raconte une histoire plus complexe, de connexions entre espaces périurbains et entre le rural et l'urbain, dans des lieux qui souvent ne figurent pas sur notre carte mondiale des villes. Le virus s'est ainsi propagé depuis une usine automobile de la périphérie péri-urbaine de Wuhan jusqu'à une petite ville semi-banlieusarde tertiaire de Bavière, parce qu'une personne est venue participer à une formation. Bien sûr, il y a des connexions liées à la mondialisation des échanges entre les grands centres dans les aéroports, mais le système urbain est beaucoup plus complexe." Ian Klaus renchérit : "La pandémie nous révèle une ville non-globale, en morceaux tertiaires ou péri-urbains." Le Covid-19 est apparu dans l'Oise et en Haute-Savoie. Dans l'Etat de Washington à Snohomish (9 000 habitants), de même que l'histoire de la contamination italienne est largement sub-urbaine et rurale...

"C'est le premier fait marquant", pour Chloë Voisin-Bormuth, directrice de la recherche à la Fabrique de la Ville, et Sarah Cosatto, chargée d'études : "la propagation du virus révèle une autre géographie de la mondialisation que celle dominée habituellement par les métropoles. Les hubs habituellement cités, à savoir les métropoles, disparaissent ici pour laisser place à une géographie des établissements industriels, des lieux de résidence et des relations privées. Cette géographie, c'est celle de la périphérie, qui se révèle ainsi distinctement comme lieu d'habitat, de mobilités, de relations interpersonnelles, où les gens se côtoient étroitement et, donc, se contaminent."

La pandémie pose la question de la résilience de villes étendues

Le second fait marquant, pour les deux chercheuses, est un paradoxe. "L'interconnexion généralisée de la planète et plus particulièrement des villes, source de richesse et de stabilité en temps normal, elle devient facteur de vulnérabilité en période de pandémie, lorsque la solution vient en partie du confinement et a fortiori de l'arrêt du brassage."

Pour elles, "la pandémie actuelle soulève ainsi de façon frontale la question de la résilience des villes. Quelle organisation spatiale privilégier pour faire face à ce choc ?"

"Il est un peu tôt pour tirer toutes les leçons de l'épidémie de Covid-19, admet Michele Acuto, mais il impose une discussion sur la densification, son intérêt et ses risques. L'épidémie lance un défi à notre conception de l'urbanisation. Repenser la gestion de la densité est une des clés pour survivre à long terme dans un monde pandémique."

Le numérique à la rescousse

"La dédensification et la redondance – c'est-à-dire la relocalisation à l'échelle locale de certaines unités essentielles en cas d'urgence – sont des pistes à explorer", explique Michele Acuto. Il soulève toutefois la question de leur compatibilité avec, d'une part, l'enjeu du changement climatique (avec un risque d'augmentation des déplacements contraints) et, d'autre part, les règles de rentabilité du marché.

Ce faisant, Michele Acuto renvoie les solutions classiques d'aménagement urbain aux siècles passés. "Le numérique pourrait être le fer de lance contemporain de la protection sanitaire", affirme-t-il en citant les efforts de Tencent et d'Alibaba en Chine pour mieux détecter les malades. Mais on pensera surtout au potentiel que représente le numérique en période de confinement, en permettant une co-présence virtuelle - le recours massif, en France, dès la mi-mars, au télétravail en est l'illustration. Là résidera peut-être le principal impact du coronavirus sur les espaces urbains. Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP, estime ce dimanche 15 mars, que "le télétravail a un impact considérable. Si on arrive à 50% de télétravailleurs, on aide l'hôpital". Et l'AP-HP vient de mettre en place une application nommée Covidum pour suivre à distance les patients suspects.

Pour la deuxième fois depuis l'an dernier, le péri-urbain fait irruption dans le paysage en mode de crise. Une nouvelle fois, il interroge nos organisations urbaines, et l'inadaptation de nos grilles de lecture professionnelles. Notamment, la question de la décentralisation des services essentiels à la personne remonte à la surface, avec celle de la couverture sanitaire. Et avec elle, la question centrale de ce qu'on nous a vendu comme "l'urbanisation désirable", que nous regardons différemment à la lumière de la maladie infectieuse.  Rémi Cambau

Pandémie : les cartes de la peur et le discours de guerre

Pour tous ceux qui douteraient encore du fait que la carte est un outil de représentation du monde qui délivre une interprétation non neutre de phénomènes spatialisables, la lecture de l'analyse passionnante des cartes de l'épidémie de coronavirus que fait Sylvain Genevois pour le site Cartographie(s) numérique(s) s'impose : il y montre combien les choix graphiques contribuent à alimenter les peurs et combien les discours de "guerre sanitaire" transcrivent la difficulté des États à sortir d'une lecture nationale de la crise. La fameuse phrase d'Yves Lacoste reste d'actualité : "la géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre". Chloë Voisin-Bormuth, directrice de la recherche à la Fabrique de la Cité