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23 avril 2020

France urbaine : "Il faudra inventer des villes multipolaires, avec des centres d'activité bien répartis"

Comment les métropoles gèrent-elles la crise sanitaire et anticipent-elles l'après confinement ? Emmanuel Heyraud, directeur Cohésion sociale et développement urbain à France urbaine explique que les élus souhaitent que l'Etat abonde le FSL (Fonds de solidarité logement) pour prendre en charge les impayés de loyers, et que ses opérateurs financent des fonds de solidarité pour les habitants les plus fragiles des parcs social et privé. Les élus locaux, qui ont montré leur "sens des responsabilités" et des initiatives dans la gestion de cette crise, alors que l'Etat navigue "parfois à vue", attendent aussi des directives plus précises pour l'après-confinement.

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France Urbaine a dû faire face, comme les autres associations d'élus, à la crise sanitaire. Comment gérez-vous les urgences et quelles demandes faites-vous remonter au gouvernement ?
Les urgences sont de plusieurs ordres et revêtent à la fois une dimension technique et une dimension politique. Il y a encore beaucoup de points d'interrogation sur de nombreux sujets : les tests, les masques, les conditions du déconfinement, les Ehpad, etc. Les élus aujourd'hui manquent de direction, d'un cap de la part de l'exécutif, donc les questions s'additionnent, et notre mission à France Urbaine est de les faire remonter pour que le corps social sorte de cette épreuve le moins balafré possible.

On a bien sûr dans le viseur la crise économique que nous anticipons à court terme et qui risque de faire beaucoup de dégâts sur le tissu industriel. Et la crise sociale qui va venir dans les prochains mois ou qui est parfois déjà là. Nous nous sommes tout de suite mobilisés sur la question des publics fragiles et de leur mise à l'abri : les migrants, les personnes seules, les personnes isolées avec chiens dont certaines contaminées, les violences conjugales...

Et puis nous avons alerté fortement sur les territoires fragiles de la politique de la ville. Les retours sont très contrastés à ce niveau-là, mais de toute évidence, la crise sanitaire a bien aggravé les fractures sociales et territoriales déjà existantes, pour certaines déjà béantes - nous avons eu des points d'attention particuliers pour lutter contre l'aggravation de la fracture numérique et de la fracture éducative, sur le respect du confinement et sur le risque d'explosion de certains quartiers. D'ailleurs, parmi les sujets qui nous remontent des grandes villes et intercommunalités, il y a comment potentiellement arriver à expliquer à certains jeunes qui vivent dans des logements particulièrement exigus à 6, 7 ou 8, et qui ont l'habitude de "retourner au bled" l'été, que finalement ils ne le pourront pas, et qu'en plus, ils ne pourront peut-être même pas aller à la piscine par temps caniculaire, parce que les équipements de proximité vont être fermés pour des raisons sanitaires ?

Vous avez envoyé un courrier en fin de semaine dernière à Julien Denormandie, qu'y demandez-vous ?
Depuis deux ans, nous ne sommes pas en phase avec le gouvernement sur la réforme du secteur HLM. En cette période de crise, il est plus que nécessaire de stabiliser le modèle économique des bailleurs sociaux, très impactés par la réforme de la RLS (réduction de loyer de solidarité) de 2017-2018 et malmenés par la loi Elan. On demande au gouvernement un effort : geler pour 2020 la contribution RLS du monde HLM, ainsi que revenir à un taux de TVA de 5,5% pour l'ensemble des opérations relatives au logement social. On lui demande encore de rétablir la garantie universelle des loyers et de repousser l'échéance du premier janvier 2021 pour la réorganisation du secteur HLM introduite par la loi Elan. Pour sécuriser la situation des ménages, on demande un moratoire sur les contentieux en cours et les expulsions locatives, pendant le confinement, et au-delà.

Avec l'ADCF, qui cosigne ce courrier, nous l'alertons aussi sur l'enjeu du FSL (Fonds de solidarité logement). Il devra sûrement être abondé davantage par l'Etat. Il l'est déjà par certaines collectivités qui ont pris les devants : Nantes, Saint-Nazaire, ou encore le conseil départemental de Loire-Atlantique. Car on anticipe une augmentation des impayés non seulement dans le parc social mais aussi dans le parc privé, notamment dans le cadre des copropriétés en difficultés. On propose de créer deux fonds de solidarité : l'un pour les impayés de charges dans le parc social, qui pourrait être alimenté par la Banque des territoires/Caisse des dépôts et l'autre par Action Logement pour le parc privé.

Vous considérez que la situation pourrait empirer vite, notamment dans le secteur privé ?
En effet ! D'ailleurs, certains élus étaient tentés de faire suspendre les loyers du parc HLM, mais on n'a pas privilégié cette logique. D'une part parce que cela aurait encore fragilisé davantage la trésorerie des bailleurs sociaux - on a considéré qu'il était beaucoup plus utile d'avoir une attention pour le FSL - et d'autre part pour ne pas opposer le parc social et le parc privé, dont une partie, dégradé et insalubre, héberge parfois nos concitoyens les plus en difficultés.

Spécifiquement sur les copropriétés dégradées, des élus de région parisienne très sensibilisés à ces questions, notamment le président de Grand Paris Sud, Michel Bisson, ou Philippe Rio, le maire de Grigny, sont mobilisés pour France urbaine auprès de l'Anru et du gouvernement, pour que les Orcod-IN soient confortées et même amplifiées ou pour le fonds de solidarité pour les impayés dont j'ai parlé. Au tout début de la crise, Eric Lombard [directeur général de la CDC] avait indiqué qu'au-delà des titres participatifs pour les bailleurs sociaux, il était à disposition des opérateurs pour les aider dans ces circonstances exceptionnelles. Il est plus que temps de montrer qu'on est au rendez-vous de cette crise, en allant porter secours y compris aux habitants des copropriétés dégradées.

Nous prêtons attention aussi à des publics dont on parle peu, qui occupent parfois le parc privé insalubre : les intermittents du spectacle ou encore les micro-entrepreuneurs qui seront durement frappés économiquement.

A plus long terme mais le chantier devra s'ouvrir dès l'année prochaine, il faudra aussi réinterroger les politiques de l'habitat au titre de la nécessaire intercommunalisation du traitement de l'habitat insalubre, indigne et dégradé.

Depuis la mi-mars, quel est votre degré d'inquiétude concernant les projets urbains ?
Tout le secteur du BTP est gelé depuis le début de la crise : même s'il y a eu un accord signé avec la FFB et la Capeb,  sur le terrain les sociétés n'ont pas souhaité exposer la santé des salariés et c'est un gros sujet de préoccupation pour nous.

C'est d'autant plus vrai pour les chantiers Anru dont beaucoup sont à l'arrêt. Non seulement les gens dans ces quartiers vivent confinés dans des conditions particulièrement difficiles, mais en plus ils voient que tout ce qui était en mesure de changer la physionomie de leur cadre de vie est à l'arrêt. Il est fondamental que ces chantiers reprennent le plus vite possible, non seulement pour la filière du BTP mais aussi pour l'emploi local, sachant que beaucoup de chantiers emploient des jeunes issus de ces quartiers - faiblement ou pas qualifiés.

Nous rencontrons tout prochainement le directeur général de l'Anru pour faire un état de l'art des chantiers Anru et de la manière dont on pourrait essayer de mettre en place un dispositif exceptionnel. Suite à la crise de 2008, les chantiers Anru n'avaient pas été - ou insuffisamment - considérés comme prioritaires pour la relance. Cette fois, et même s'il y aura beaucoup d'autres mesures à prendre, il nous semble indispensable qu'un signal soit adressé très rapidement à ces quartiers.

Des groupes de travail sur la politique de la ville sont en train de se mettre en place pour être en mesure de formuler des propositions opérationnelles rapidement en sortie de crise. On voudrait qu'un plan de cohésion sociale de grande envergure permette de relancer les quartiers alors que la misère y revient et qu'on y constate même des problèmes d'aide alimentaire. Le plan de relance économique d'une centaine de milliards d'euros déjà annoncé doit se doubler d'un plan de relance sociale tout aussi ambitieux.

A la crise sanitaire s'ajoute une crise politique, avec des exécutifs qui ne sont pas encore stabilisés, soit parce que les maires élus au premier tour n'ont pas pu former leur conseil, soit parce qu'il doit y avoir un second tour. Les projets qui étaient suspendus en période pré-électorale accuse donc du retard en dehors même des problèmes de Covid-19 et d'autres projets ne sont pas lancés... La situation vous inquiète-t-elle ?
En effet, du retard est pris pour ces raisons. C'est pourquoi nous avons plaidé auprès du Premier ministre pour que les exécutifs issus du premier tour puissent se former le plus vite possible et que le second tour, sous réserve des conditions sanitaires de rigueur, puisse avoir lieu en septembre-octobre, pas plus tard. De telle sorte que les exécutifs municipaux et intercommunaux, actuellement en situation d'inconfort, puissent rapidement se mettre en position de relancer la machine. Ce sont des acteurs indispensables au titre de la commande publique. Là, il y a eu en l'espèce un concours de circonstance particulièrement malheureux.

Quand la "machine" repartira, qu'est ce qu'on ne pourra alors plus faire comme avant en matière d'aménagement urbain ? Qu'est-ce qui va devenir indispensable ?
France urbaine est membre du comité d'orientation du nouvel organisme Idheal [dirigé par Catherine Sabbah]. Dans ce cadre, il a été jugé intéressant de réfléchir avec les autres partenaires sur les conditions du confinement : on est très loin de ce dont on aurait besoin pour assurer une qualité de vie des habitants.

C'est un chantier au long cours, mais il nous faut réinventer l'habitat, notamment la modularité des logements. Il faudra se poser la question de la densification acceptable et désirable, réfléchir aux conditions de la lutte contre l'étalement urbain - qui reste une philosophie valable. Les réflexions sur le ZAN (zéro artificialisation nette) se poursuivent en ce moment et se nourrissent aussi du fait qu'avec la période, beaucoup d'habitants des centres-villes des grandes agglomérations semblent se demander s'il ne serait pas plus utile d'aller s'installer dans une ville moyenne, à une heure ou une heure trente de Paris...

La sortie de crise ne sera-t-elle pas la grande revanche des villes moyennes connectées aux grandes métropoles ? Les grandes métropoles se réinventeront-elles pour permettre un cadre de vie plus apaisé et plus respectueux de l'environnement et de la santé de chacun, avec une pollution qui aura reculé ? Quelle nature en ville, quelles mobilités douces ? Quel aménagement des espaces publics, pour la marche ou le vélo. Il y  a un gros enjeu de réflexion sur la ville de demain, aux niveaux français et européen. Cette crise doit être une opportunité. Il y aura des gagnants et des perdants. Il ne s'agira pas de jeter les métropoles par-dessus bord alors même qu'elles créent beaucoup de richesses mais il faudra surtout inventer des villes multipolaires, plus solidaires, avec des centres d'activité répartis de manière équilibrée et non exclusivement en coeur de ville.

L'aménagement du territoire de demain, ce sont donc des villes moyennes plus fortes, et des grandes métropoles moins peuplées ?
Ce sont des villes moyennes en soutien des métropoles, mieux desservies. En sortie de confinement, il y aura une concurrence entre plusieurs options : le retour à une vie normale, et d'autres voies à réinventer avec sans doute des efforts assez considérables à engager en matière d'aménagement des villes et du territoire.

Des éléments qui semblaient impossibles il y a encore un mois, comme le télétravail qui s'est largement répandu par la force des choses, sont devenus possibles. On se rend compte aussi que ne pas aller au bout du monde pour ses vacances de Pâques n'est pas forcément le drame que certains imaginaient. D'autres pistes sont amorcées. Il y a sans doute des circuits courts à développer, une agriculture urbaine à renforcer, des liens plus étroits avec la nature à envisager et donc une métropolisation plus harmonieuse à penser. Un aménagement du territoire en archipel.

On n'a pas parlé de santé et d'urbanisme, ni de maintien à domicile. Est-ce que cela va remonter dans la pile des préoccupations des élus ?
La question de la santé est essentielle et devra intervenir bien davantage dans la préparation des PLU, tout comme la question du vieillissement de nos populations. On n'est pas à la bonne maille pour gérer cela actuellement. La politique de santé doit être plus ambitieuse et plus en lien avec les besoins des territoires.

Dans cette crise sanitaire, si les collectivités n'avaient pas été là pour faire des commandes de masques, pour ouvrir des lits de réanimation - après l'appel du maire de Metz à ses collègues de France urbaine -, pour déplacer des personnes malades - à la demande de Mulhouse et de la région Grand Est -, la situation aurait été encore plus grave,. Car l'Etat jacobin ne s'est pas montré aussi agile qu'on pouvait l'espérer - il n'y a qu'à voir la gestion de l'ARS (Agence régionale de santé) du Grand Est.

Alors que le déconfinement approche, notre feuille de route est maintenant d'attendre les consignes de l'exécutif sur les tests, les masques, mais la vérité c'est que face à un Etat qui navigue parfois à vue, le pôle de stabilité ces dernières semaines a été les élus locaux qui ont montré leur sens des responsabilités.

Y aura-t-il des conséquences sur les relations entre l'Etat et les collectivités ? Le projet de loi 3D initialement prévu au début du deuxième semestre 2020 va-t-il changer de contenu ?
Ce projet de loi devrait être reporté à 2021... Avant la crise sanitaire, on voulait un Etat girondin sans aller jusqu'à un Etat fédéral, c'est toujours le cas. A France urbaine, nous voulons surtout que la confiance soit au rendez-vous, que l'Etat soit plus complice des collectivités, que soit restauré le couple maire-préfet - sans jeter aux orties la plus-value de l'intercommunalité. Il faut sortir de ce modèle où l'on doit passer par Paris pour lancer une opération Anru. On demande que les initiatives locales soient relayées, soutenues, et que le dialogue soit moins descendant et prescriptif. Sans doute que ce projet de loi 3D ira plus loin que ce qu'on avait imaginé. L'annonce de la réouverture des écoles, des crèches, des collèges, des lycées, sans avoir requis l'avis des villes, des départements et des régions, est une méthode dont on ne veut plus dans les prochaines années.

Propos recueillis par Lucie Romano le 20 avril 2020