Stratégies
À Dieppe, des logements "transformables" en réponse à l'afflux de travailleurs du chantier EPR2
Alexia Conrath
Lors des Entretiens du Cadre de Ville 2026, François Lefebvre, 1ᵉʳ adjoint au maire de Dieppe, et Cédric Lefebvre, directeur général de 3F Normanvie, ont présenté leur stratégie pour accueillir les milliers de travailleurs attendus sur le chantier des deux EPR2 de Penly. Au programme : la construction d’un millier de logements transformables en logements familiaux à terme, afin d’anticiper l’après-chantier et les besoins durables du territoire.
François Lefebvre, 1ᵉʳ adjoint au Maire de Dieppe (troisième personne en partant de la gauche) et Cédric Lefebvre, Directeur général, 3F Normanvie (quatrième personne en partant de la gauche), à l'occasion des Entretiens du Cadre de Ville 2026, jeudi 8 octobre 2026 à la Maison de la Chimie à Paris © Stéphane Laure
La construction des deux premiers réacteurs EPR2 sur le site nucléaire de Penly, situé à moins de 15 km de Dieppe va engendrer une arrivée massive de travailleurs dans cette ville de 30 000 habitants. Le chantier devrait attirer plus de 10 000 salariés, soit quasiment 10 % du bassin de vie de Dieppe, qui compte 120 000 habitants. "Il a donc fallu réfléchir à accueillir ces personnes de manière temporaire et décente", a retracé François Lefebvre, 1ᵉʳ adjoint au maire de la Ville de Dieppe et troisième vice-président de Dieppe-Maritime lors des Entretiens du Cadre de Ville 2026, jeudi 8 octobre 2026 à la Maison de la chimie à Paris.
L’exemple de Flamanville sert de contre-exemple pour la collectivité qui souhaite totalement s’en éloigner. "À l’époque, il y a eu beaucoup de zones de non-droit où les salariés essayaient d’éviter de dépenser leurs primes de déplacement et, pour se loger, s’installaient dans de vieilles caravanes et des tentes, au mieux des bungalows, sur des zones qui regroupaient 500 à 700 personnes, engendrant au passage quelques désagréments : trafic, prostitution…" Voulant éviter à tout prix ces situations, les collectivités ont travaillé à des solutions.
Logement transformable
"Une résidence qui accueille des salariés pendant 12 ans, vous pouvez le tourner dans tous les sens, personne ne sait l'équilibrer financièrement", a enchainé Cédric Lefebvre, directeur général de 3F Normanvie. C’est là qu’est apparue la nécessité de réfléchir à des logements "transformables". Dans un premier temps, ces logements serviront aux travailleurs venus pour le chantier. Et une fois les EPR livrés, et les salariés repartis, ces bâtiments changeront d’usage, pour devenir des logements familiaux classiques. "Et donc là, on raisonne sur beaucoup plus longtemps et on a une durée d'amortissement qui est très longue, propre à ce que peut faire le logement social", a-t-il déroulé.
D’autant plus qu’il faut prévoir un surcoût pour ces opérations. "Au bas mot, on prend 10 % à la construction", estime le DG de 3F Normanvie. Ces surcoûts sont liés par exemple aux gaines pour amener les fluides dans les logements, dont une partie ne sera nécessaire que pour les studios. À l'inverse, les studios seront livrés dès le départ avec des balcons, étant donné que les logements familiaux nécessiteront un extérieur.
Dans le détail, ces résidences transformables seraient dans leur première vie des résidences mobilité, autrement appelées RHVS (résidence hôtelière à vocation sociale). Passé une douzaine d’années, ces RHVS deviendront des logements familiaux classiques. Sur le papier, ça parait simple, mais la mise en place de ce projet est bien plus ardue qu’elle n’y parait. Le premier frein est d’ordre technique : "le transformable, on en parle beaucoup mais finalement, il n'y en a pas beaucoup", constate Cédric Lefebvre. Les solutions techniques ont pu être trouvées grâce à un marché de conception-réalisation en dialogue compétitif. "La procédure de dialogue compétitif est vraiment précieuse sur des cas nouveaux comme ici".
François Lefebvre, 1ᵉʳ adjoint au Maire de Dieppe (troisième personne en partant de la gauche) et Cédric Lefebvre, Directeur général, 3F Normanvie (quatrième personne en partant de la gauche), à l'occasion des Entretiens du Cadre de Ville 2026, jeudi 8 octobre 2026 à la Maison de la Chimie à Paris © Stéphane Laure
Les freins ont également été d’ordre juridique. "Aujourd'hui, la règlementation ne permet pas de transformer une résidence de logements sociaux, format résidence mobilité, en format logement social classique. Dans le régime juridique actuel, il faudrait que nous, opérateurs, ayons la garantie dans 12 ans d'avoir des agréments, ce qui, juridiquement, n'est pas possible." Une solution a été trouvée à la suite d’un travail collaboratif avec les services de l’État. Valérie Létard, alors ministre du Logement, a accepté de signer une convention qui établissait que si dans douze ans, ses successeurs n’attribuaient pas les agréments, ils auraient "le droit d’aller au tribunal pour demander une compensation financière". Un tour de passe-passe qui a permis de débloquer cette impasse juridique.
1 000 studios dont les premiers sont engagés
Environ 1 000 studios devraient être construits sur ce modèle-là et devraient être transformables à terme en 250/300 logements familiaux. Mais ces résidences mobilité ne sont pas transformables uniquement en logements familiaux, une partie pourrait éventuellement être transformée en résidence hôtelière.
Une première opération vient de s’engager. Le premier marché de travaux vient tout juste d’être attribué pour une résidence mobilité transformable de 195 studios. Elle pourra à terme accueillir 65 logements familiaux et devrait être livrée pour sa première vie en 2029.
"Ce modèle, on travaille à le répliquer sur d'autres territoires, ne serait-ce qu'en Normandie. Nous avons la chance d'avoir un deuxième gigaprojet industriel, qui est la construction de la filière Aval du Futur à Cherbourg, qui, là aussi, assure une montée démographique stupéfiante sur le territoire. Et donc, notre produit va y répondre. Mais nous pensons qu'il peut répondre à d'autres territoires en France", assure Cédric Lefebvre.
Afflux de cadres en centre-ville
Le changement pour Dieppe va être bien plus profond que la seule question des logements. La Ville espère des retombées économiques pour les commerces et restaurants de son centre-ville. François Lefebvre, 1ᵉʳ adjoint au maire de la Ville de Dieppe et troisième vice-président de Dieppe-Maritime a confié avoir "bataillé avec EDF et les sous-traitants du grand chantier" pour que les bureaux des cadres soient situés dans le centre-ville plutôt que dans la plaine à proximité immédiate du centre électronucléaire. "Les gens auraient fait des allers-retours en permanence, puisque la centrale se trouve à 12, 13 kilomètres. Mettre les gens sur la route aurait été un non-sens alors que les cadres peuvent travailler à distance, vu que c'est déjà le cas aujourd'hui." Une négociation remportée pour l'élu qui ne s'en cache pas. "Ce n'est pas anodin d'accueillir 800 cadres sur une ville de 30 000 habitants. Ça fait marcher le commerce, les restaurants et ça dynamise le centre-ville", s'en réjouit-il.
La ville devra s’adapter dans le reste de ses infrastructures. Les établissements scolaires n'auront pas de souci à accueillir de nouveaux écoliers étant donné la courbe démographique qui tend à vider les classes depuis plusieurs années. Cependant, ce n'est pas le cas de tous les autres équipements publics, à commencer par les équipements sportifs. "Aujourd'hui, sur le grand chantier, nous avons 1 400 salariés qui sont arrivés à date, et beaucoup se sont inscrits dans les différents clubs sportifs. La plupart sont jeunes, plutôt sportifs, et arrivent dans des clubs qui n'ont pas forcément toujours un niveau sportif très élevé. Du coup, ils prennent la place des locaux et cette situation peut créer de la frustration", a partagé François Lefebvre. Si l’exemple évoqué par l'élu peut paraitre anecdotique, il est révélateur d'une ville qui a encore de nombreux efforts à fournir pour accueillir cet afflux de population et pour faire adhérer les habitants du territoire.

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