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Thierry Lajoie : "le génie français peut construire un modèle de ville-monde sans ségrégation, ni relégation"

Le directeur général de Grand Paris Aménagement veut passer "des actions innovantes à une stratégie transversale de l'innovation", qui devrait s'inscrire dans la convention d'objectifs que l'établissement va conclure avec l'Etat début 2019. Il souhaite en faire un"driver" de son action, qui va s'élargir au territoire national - notamment pour accompagner les PPA instaurés par la loi ELAN, les Projets partenariaux d'aménagement. Thierry Lajoie débat sur le thème des Entretiens du Cadre de Ville 2018, qu'il soutient depuis leur première édition.

LA VILLE DE DEMAIN EN PRATIQUES

Les Entretiens du Cadre de Ville du 23 octobre seront ouverts par Jean-Louis Missika, adjoint à l'urbanisme de la Ville de Paris, qui présentera les résultats de la consultation Reinventing Cities, consacrée au défi environnemental des villes, et par Brune Poirson, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Transition écologique, avec le directeur de l'aménagement, du logement et de la nature, Paul Delduc, qui détaillera les dimensions urbaines de la loi ELAN. Ils seront rejoints par le vice-président de l'association des maires de France en charge de l'aménagement, Pierre Jarlier, maire de Saint-Flour et président du Cerema et Marie-Christine Premartin, Directrice exécutive des programmes de l'Ademe.. Ensuite, onze focus thématiques proposeront 33 expériences urbaines composantes d'une stratégie d'innovation.

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> LIRE AUSSI : Julien Denormandie : "Un centre national de ressources appuiera les projets partenariaux d'aménagement"

 

Thierry Lajoie, directeur général de Grand Paris Aménagement

 Thierry Lajoie twitter

  Cadre de Ville - Les Entretiens du Cadre de Ville présentent cette année 33 expériences concrètes, où les acteurs de l’urbain et des territoires font face à une urgence, que le comité scientifique a qualifiée de « climatique et sociale » ? Selon vous, y a-t-il urgence climatique et sociale ?
Thierry Lajoie - Je suis toujours gêné quand on cloisonne à l’excès la question des urgences. Le nombre d’urgences qui saisit la ville est considérable. Et je ne veux pas les prioriser. L’urgence de l’attractivité économique, qui crée à la fois la visibilité mondiale et l’emploi, est par exemple aussi forte que les autres. Si on ne le voit pas, on passe à côté de quelque chose pour les gens. C’est une urgence française, et singulièrement francilienne. Pourquoi à croissance identique de Lyon ou de Londres, le Grand Paris fabrique-t-il deux fois moins d’emplois ? Même quand on est leader, sur les quartiers d’affaires, dans le tourisme, avec des vitrines événementielles comme les JO, grâce à la French tech, on doit se poser la question. 

Autre exemple, celui de l’’attractivité résidentielle. C’est là une urgence économique et sociale. En Ile-de-France, il y a quand même une difficulté : les logements sont insuffisants, petits et chers, les déplacements sont longs et incertains, la qualité des espaces publics et des aménités n’est pas croissante…Nombreuses sont les familles qui veulent juste partir. Environ un un actif sur deux âgé de 25 à 35 ans veut partir. Déjà, une famille sur deux quitte la ville de Paris au deuxième enfant… 

CdV - Doit-on les faire rester ou n’est-ce pas le rôle de Paris depuis l’après-guerre ? On y vient pour ses études et ses premiers pas dans la vie, puis on va vivre en régions ?
T. L. – Non. Le phénomène de métropolisation est un phénomène de mise à l'échelle, pour embrasser un territoire plus large, dans une approche multipolaire. Il nous faut assumer que la métropolisation est une conséquence de la concentration urbaine. En 1800, 3% de la population mondiale vivait en ville. Aujourd’hui, plus de 50%. Demain, les deux-tiers. La question n’est pas de rejeter cette concentration, elle est : comment organiser la ville pour que cette concentration soit harmonieuse, heureuse ? Non pas recréer un centre qui rejette à ses franges des périphéries, et qui se fabrique par des mouvements successifs d'éviction de populations. Je pense que ce n'est pas cela, le processus de fabrication d'une ville-monde.

La ville-monde, on la voit aujourd'hui se fabriquer de deux manières : la première, c'est la ségrégation. On a d'un côté les gratte-ciels, de logements ou de bureaux, et au pied, on a des bidonvilles - la pauvreté. Le deuxième modèle c'est celui de la relégation. Un centre riche repousse de plus en plus loin les plus pauvres, qui en sont les servants. Et il en va des populations comme des territoires...

 

"AUJOURD'HUI ON FABRIQUE DE L'EVICTION PROGRESSIVE"

 


Si nous sommes attachés à bâtir un modèle différent - et je crois que cela peut faire partie du génie français, de construire un modèle de ville-monde qui soit compétitive mondialement, mais différente socialement -, comment peut-on construire une ville-monde sans ségrégation, ni relégation ? Or, aujourd'hui, la première chose que l'on fabrique, c'est de l'éviction progressive. De Paris vers la première couronne. Puis de la première couronne vers la deuxième. Puis de la deuxième, vers la troisième. Et de toutes, vers d’autres métropoles régionales. Cette éviction, personne ne l’'a vraiment décidée, entendons-nous bien. C'est une résultante, ce n'est pas une politique. 

CdV - Oui, sinon ce serait une forme de politique autoritaire et concentrationnaire... 
T. L. - Oui, mais la question est : "quelle politique met-on en oeuvre pour contrarier ce mouvement d'éviction ?", que d'aucun pourraient trouver naturel, ce que je ne crois pas. 
Attractivité économique donc, attractivité résidentielle, et aussi attractivité climatique... A quelles conditions d'air, d'eau, de nature, de ressources, sommes-nous capables d'accueillir des populations nombreuses dans des zones denses, et avec quelle sobriété ? 

Au passage, cela pose d'autres questions. Si on commence à se rapprocher de la ville idéale décrite par Richard Florida avec ses trois "T" : « technologie, talent et tolérance », évidemment, on risque de voir grossir un flux migratoire. Migrants économiques, migrants ethniques, migrants climatiques, risquent d'être plus nombreux, et on ne peut pas fermer les yeux. Evidemment, tout le monde ne peut avoir vocation à rester, il faut vouloir l’intégration. Mais on ne peut pas à la fois prétendre fabriquer une ville-monde qui incarne un nouveau rêve américain, et ne pas accueillir les populations attirées par ce nouveau rêve américain... 

Ces trois urgences, économique, résidentielle et climatique, cohabitent. Et puis il y a une autre urgence, et c'est pourquoi je ne veux pas les prioriser entre elles, c'est l'urgence numérique.

 

"LA VILLE NUMERIQUE C'EST LA VILLE DES SERVICES"

 


CdV - Le numérique n'est pas seulement un moyen ?
T. L. - Non. Car sous l’impact de la digitalisation, la ville devient servicielle. Ce n'est pas seulement une question de moyen, c'est une question de modes de vie, de manière d'habiter - c'est très concret. La ville-monde numérique appliquée au Grand Paris pose des questions de flux, de mobilités, de réseaux, d'horaires d'ouverture des services et des commerces, de façons de manger.… Tout cela, c'est la nouvelle économie servicielle. Et l'attractivité se joue aussi de ce point de vue.

L'attractivité numérique, c'est l'attractivité servicielle - pas seulement une question technologique. 

CdV - Vous venez de lancer une mission de réflexion sur les stratégies d’innovation de Grand Paris Aménagement, un établissement public que vous avez déjà beaucoup fait évoluer. Qu'en attendez-vous ?
T. L. - Comme beaucoup de nos partenaires du monde économique de l'aménagement, de l’immobilier et de la construction, nous savons égrener dans nos opérations des actions d'innovation, mais cela ne fabrique pas une stratégie d'innovation. 

A Grand Paris Aménagement, nous développons déjà des actions innovantes. GPA est aménageur d'une centaine d'opérations. Si on prend l'exemple de l'innovation juridique et financière, quand on fait des permis d'innover, des permis de faire, des appels à projets innovants, des ateliers de co-conception, de nouvelles structures comme les SPLA-IN ou les SEMAOP, nous mettons une ingénierie innovante au cœur des quatre grandes questions que j'évoque.

Quand nous développons des actions dans l'économie durable et circulaire, sur l'insertion de l'agriculture urbaine au centre des projets, des interventions citoyennes et participatives, des actions d’urbanisme transitoire, d'insertion sociale, de formation, de responsabilité sociale et environnementale de l'entreprise, nous innovons encore...

 

"UNE MANIERE TRANSVERSALE DE PENSER ET DE FAIRE L'INNOVATION"

 

Quand nous nous appliquons à nous-mêmes l'innovation managériale et organisationnelle, avec le télétravail et une partie de flex, nous sommes encore dans l'innovation. Quand nous recourons au City Information Modeling, le CIM, quand nous réfléchissons à la blockchain, quand nous dialoguons avec nos partenaires sur la construction en impression 3D - qui est de la préfabrication numérique -, nous sommes toujours dans l’innovation.  

Mais ces actions, comme chez nos amis et partenaires, ne sont pas toujours liées. Ce n'est jamais total, ce n'est jamais complet. Certes, c'est toujours vertueux, toujours intéressant, toujours instructif (souvent coûteux aussi), on apprend toujours, mais cela ne répond pas encore à l'objectif-même de l'innovation, d'être une nouvelle manière transversale de penser et de faire. Donc, passer des actions d'innovation à une stratégie d'innovation, c'est la mission que j'ai confiée à Reana Taheraly.

CdV - Que veut dire passer du stade des actions d'innovation à la stratégie d'innovation ?
T. L. - Nous nous posons trois grandes questions sur nous-mêmes dans la fabrication de la ville. 
D'abord, à quelle échelle, et comment se donne-t-on les moyens de traiter la data ? On parlait du CIM, nous portons déjà trois opérations d’aménagement urbain en CIM à des échelles différentes au Vésinet, à Créteil-l'Echat, et à Charenton-Bercy.

Mais le CIM, c'est l'intelligence artificielle, qui permet de traiter un nombre de données considérable, non pas seulement pour optimiser un projet urbain ou d'aménagement, mais pour créer les conditions d’une meilleure manière de vivre la ville. Mobilités, flux, manières de travailler, emploi, santé, culture, éducation, pratiques sportives, devront être intégrées à la bonne échelle pour que le CIM contribue utilement à la fabrication de la ville-monde, c’est-à-dire au service des habitants et des entreprises. Ce qui est compliqué quand on est aménageur de petits bouts.

 

"L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA S'IMPOSER PARTOUT DANS LA VILLE"


CdV - Quelle est la bonne échelle ?
T. L. - Il faudra trouver la bonne échelle... Mais il n'est pas imaginable demain de construire la ville autrement qu'en faisant reposer sa production sur l'ensemble de ces informations mises en réseau, et dont le calcul doit profiter aux fonctions urbaines.

L'intelligence artificielle va s'imposer partout dans la production et le fonctionnement de la ville. On ne va pas pouvoir s'en passer. Il ne viendrait à l'idée de personne de dire qu'on peut fabriquer et vivre la ville en se passant de l'électricité, quels que soient les débats et les façons de la produire, de la distribuer, de la consommer. Je dis que demain, l'intelligence artificielle, c'est la même chose : le pétrole du nouveau siècle. La question n'est pas de savoir si on va le faire, mais comment on va le faire, au service d'intérêts généraux. 

La deuxième question qu'on se pose est celle de l'impact de la technologie sur les usages de la ville, et du lien nécessaire entre transition climatique et transition numérique. Non plus comment on fabrique la ville, mais quelle ville on fabrique. On rejoint la ville servicielle. On est dans une révolution technologique qui s'accélère, qui impacte la vie en ville. Il faut être à la hauteur de ce que les gens vont attendre de la vie en ville.

Le Secrétaire d’Etat Julien Denormandie cite souvent l’appel à manifestation d’intérêt sur le permis d'innover lancé par GPA, Euratlantique et Euromed, avec l’Etat. La norme de La Poste sur les boîtes aux lettres, qui interdit par exemple le dépôt de colis réfrigérés dans une boîte connectée, alors que ça existe. Le recyclage des eaux usées ou grises pour les toilettes, le lave-linge ou l’arrosage des plantes, qui n’exigent pas d’eau potable, ça existe. Le véhicule autonome, électrique et en partage, il arrive. On fait comment ? Le progrès va plus vite que la norme, donc il faut penser autrement la norme.

 

"L'ECONOMIQUE, L'HABITAT, LE CLIMATIQUE ET LE NUMERIQUE FABRIQUENT L'UTILITE SOCIALE DE LA VILLE"

Et cette transition numérique de la ville et de ses usages devient indissociable de la transition climatique. Que pouvons-nous faire d'utile, nous aménageurs, pour le climat ? Ce n'est pas seulement l’économie du sol (donc la densité), la sobriété et la performance énergétique du bâti, le réemploi de matériaux ou la réintroduction de la biodiversité perdue, c'est la régulation de tous les fluides, les énergies, la lumière… Toutes ces questions d'urgence pour la planète sont de plus en plus liées aux transformations numériques et digitales, dans la fabrication de la ville. 

Le tout, pour relever le défi des quatre attractivités que j'ai décrites, fabrique l'utilité sociale de la ville. Une utilité et un progrès au service du plus grand nombre, et pas limité à des îlots de bonheur, écologiques ou technologiques, réservés à certains.

CdV - Quelles sont les conséquences pour les aménageurs ?
T. L. - C'est la troisième question que nous nous posons. Comment cette nouvelle approche impacte-t-elle le modèle économique de l'aménagement ?

Jusqu'ici, le modèle de l'aménageur était un modèle de cession de charges foncières. Veni, vedi, vici : je viens, j'aménage, je m'en vais. Mais le déplacement de l’économie physique vers l’économie immatérielle fait que la chaîne de valeur change. Le bien vaudra moins demain que son usage – c’est cela aussi la ville servicielle. Donc, la question qui est posée à l'aménageur, c'est : reste-t-il sur le territoire ?. Doit-il céder le foncier, ou le garder pour l’exploiter (en captant sa valeur) et garantir sa mutabilité ? Donc le dissocier plus systématiquement du bâti ? Le modèle traditionnel de l'aménageur est bousculé. Au point qu'à l'inverse, d’autres que lui, qui n'étaient que des exploitants de la ville, sont de plus en plus invités à devenir eux-mêmes aménageurs.

 

"LES AMENAGEURS REVOIENT LEURS MODELES ECONOMIQUES"


CdV - Ne faudra-t-il pas toujours qu'il reste un ensemblier qui pilote ?
T. L. - Si, il en restera toujours un, mais j'ai l'intuition que, selon le contexte, selon le projet, selon les priorités, selon les territoires, selon l'existant, celui qui joue ce rôle d'ensemblier peut être différent. Le rôle de leadership du projet, ou d'animation de la ville, peut revenir à quelqu'un de différent. Chacun pouvant être, selon les cas, leader, facilitateur ou accompagnateur.  
 
C'est ce que commencent à fabriquer les différents "Réinventer". Je crois que si le marché, les promoteurs immobiliers, les bailleurs sociaux, les investisseurs commerciaux, les opérateurs urbains, ont été bousculés, c'est au fond parce que ça remettait en cause la place acquise par chacun, dans son silo, pour fabriquer la ville. Je ne dis pas "tous aménageurs", mais je défends l'idée que, au fur et à mesure que les urgences nous commandent, et que les techniques nous permettent plus de transversalité, le rôle de chacun peut varier.

Qui aurait pensé, il y a vingt ans, qu'une crèche pourrait être une opération immobilière en VEFA en pied d'immeuble, gérée par une association, une entreprise ou des parents, dans laquelle une municipalité louerait des berceaux ? On aurait parlé de privatisation de la ville. Aujourd'hui c'est comme ça que les choses se construisent. La question posée n’est pas : "y va-t-on ?" mais "Comment y allons-nous ?" et "jusqu'où on va ?". 

Nous avons tous, dans le monde de l'aménagement, du logement, des actions innovantes. Souvent, elles se recoupent, elles voisinent. Mais la question qui se pose, et que je rattache à ce que j'appelle "la ville complète", est comment ces actions deviennent des stratégies, des "drivers", et réalignent les business models, de telle sorte que chacun participe à la construction d'une ville-monde aimable, soutenable, accessible, agréable, amène, tout en étant intense, dense, en flux, en réseaux... Et qu’on ne soit plus contraint, ou qu’on n’ait plus envie de la quitter. Propos recueillis par Rémi Cambau